16/03/1982


Voilà ce qui se passe. Je voudrais que vous sentiez vous-même ces choses. En effet, supposez que je dise, supposez que je re-dise que nous groupons dans la catégorie de priméité un certain nombre d'états qui n'ont en commun que d'être sans relation avec un " moi ", et d'être sans assignation spatio-temprelle. Ç'est comme un premier groupe, à charge pour moi de dire que tout n'est pas comme ça. Il y a aussi, on l'a vu, de la secondéité, et de la tierceité. Je ne précise pas s'il y a , à supposé qu'il y ait bien, première remarque qu'on peut me faire : est ce que de tels états existent ? Je dirais presque, là, que c'est une affaire de goût, une affaire de goûts philosophiques. Est ce que de tels états existent, qu'est-ce que ça veut dire ? ça peut vouloir dire : est-ce que de tels états se présentent à l'état pur. Parmi nous, je suppose, certains diront : priméité, ça n'a aucun sens. Ça veut dire que, finalement, je n'ai pas à m'en servir, moi, tel que je vois les choses. Je n'ai pas à m'en servir. Réaction très légitime. Seconde réaction possible : ha oui, la priméité ça me dit quelque chose ! Et en effet, dans votre expérience, vous vous dites que vous avez connu des états de ce type. Des états que je vivais comme sans relation avec moi, et sans relation avec un espace-temps déterminé. Ou bien, troisième réaction possible : oui, je vois bien ce qu'il veut dire, mais ce n'est pas des états purs ; ça, c'est à la rigueur un pôle de certaines expériences. Ce qui voudrais dire que ce que tu appelles priméité ça n'existe jamais à l'état pur, c'est un pôle abstrait de l'expérience que tu as le droit de dégager. Mais ça veut dire qu'il est entendu que tous les états concrets ont un aspect de priméité, mais ont aussi d'autres aspects. Alors, c'est pour ça que, dans les questions que vous me posez, c'est sans aucune provocation que j'ai presque envie de répondre que c'est vraiment celui qui pose la question qui seul a les moyens d'y répondre. Dans ce qu'on a défini vaguement comme priméité on peut aussi avoir des états différents. A supposer que ça existe, de tels états, quelles structures d'expérience les présentent ? et là c'est très varié puisque, la dernière fois, on a vu que ça pouvais être l'expérience de l'endormissement, mais ça pouvait être aussi certaines expériences du délire, des expériences schizophréniques, et ça pouvait être encore certaines expériences mystiques. Et il ne s'agissait pas du tout, pour nous, de dire que tout ça c'était la même chose. C'était simplement un aspect de l'expérience qui se découvrait aussi bien dans certaines expérience d'endormissement, que dans certaines expériences de processus schizophréniques, que dans certaines expériences mystiques. Là-dessus tu me dis : oui, mais l'expérience mystique ne se réduit pas à ça, car il y a des aspects de l'expérience mystique ou intervient la référence à un " moi ". Je dirais que je n'en suis pas bien sur. Je crois que lorsque le moi intervient dans un processus d'expérience mystique, ce n'est plus sous l'espèce de l'expérience mystique, mais qu'il y a eu un glissement de l'expérience mystique a ce qu'on pourrait appeler le domaine de la foi. Ce qui n'est pas tout à fait la même chose. Mais, même si toi tu me répondais : si, ça fait partie de l'expérience mystique, je dirais : très bien, c'est que l'expérience mystique a bien un pôle de priméité, mais que intervient aussi, dans l'expérience mystique, des aspects de secondéité. Je n'ai jamais dit : l'expérience mystique c'est ceci ! Tout ce que j'ai dit c'est que certains aspects d'après le récit par les mystiques de leur expérience, certains aspects insistent sur l'impossibilité de rapporter l'expérience mystique à un moi et de rapporter l'expérience mystique à des coordonnées spatio-temporelles. C'est tout. Maintenant, que dans l'expérience mystique il y ait d'autres éléments, très bien. Notamment, je dirais, moi, qu'il y a sûrement un élément, pour parler comme Peirce, un élément de Tercéité. C'est à dire qu'il y a une forme de pensée dans l'expérience mystique, mais c'est normal tout ça. Il ne faut pas du tout que vous les fermiez ces catégories. Il faut que vous laissiez une chose…peut-être que tout expérience à son aspect priméité, secondéité, tiercéité. Seulement on peut dire que telle expérience met l'accent , ou présente un moment où la priméité est presque pure, etc…

Question : inaudible

Gilles : Comme vous êtes sévères avec moi. Je répondrais ceci : c'est vrai en toute rigueur. Si j'avais voulu, par coquetterie, m'en tenir à Bergson comme unique fil conducteur, je n'avais en effet aucun besoin de faire ma référence à Maine de Biran, et ma référence à Peirce. Je remarque juste que, si Bergson remplaçait si facilement Maine de Biran, c'est parce que il connaissait très bien Maine de Biran. Donc je maintiens que, finalement, notre seul conducteur effectif, ça a été Bergson, pourquoi ? Pour lancer la distinction de nos trois images, les images-perception, les images-affection, images-action. Mais, vous l'avez senti, Bergson, il y a un certain temps que l'avons quitté. Tout ce qu'on a vu, tout ce qu'on a dit, il ne le dit pas. Il ne faut pas dire qu'il le dise. Il nous a donc servi et c'est ça, il faut à la fois ne pas faire dire à un grand philosophe ce qu'il n'a pas dit, et il faut à la fois se servir pleinement, il faut considérer ce qu'il a dit comme objet d'un usage possible, il faut s'en servir. Pourquoi est-ce que j'ai éprouvé le besoin de faire un détour, je le dis parce que en même temps c'est honteux et c'est tout à fait respectable, je me dis : tiens c'est une bonne occasion pour leur apprendre quelque chose. Il ne doivent plus connaître Maine de Biran et ils ne doivent pas encore connaître Peirce. Donc c'est le moment où jamais. C'est pleinement justifié si, même à deux ou trois d'entrevous j'ai donné envie de lire Peirce ou de lire Maine de Biran. Mais j'en avais quand même besoin autrement. Les catégories de Peirce, priméité, secondéité,tiercéité, il me semble, vont nous permettre de relancer. Et là, en effet, ça déborde Bergson, ça ne le contredit pas, c'est un tout autre genre de problème. Est-ce que j'ai oublié Bergson, depuis le temps. Depuis le premier trimestre on avait passé deux séances à commenter uniquement le premier chapitre de Matière et Mémoire. Et si nous avons le temps, après Pâques, nous commenterons les second et troisième chapitre de Matière et Mémoire, si bien que, pour la fin de l'année j'aimerais avoir tout fini de Matière et Mémoire. Mais si là j'introduis secondéité et tiercéité, priméité, c'est bien parce que d'une certaine manière ça va relancer les trois types d'images qu'on avait extrait de Bergson, et ça va peut-être nous permettre de pousser l'analyse de l'image action plus loin, non pas que Bergson lui-même, mais plus loin que Bergson nous en donne les moyens.

Intervention Comptesse.

Gilles : Ca nous emmène à la suite. On est déjà dans l'élément de l'image- action. Vous vous rappelez, en un mot, la priméité, si je reprends les termes de Peirce, la priméité c'est l'affectif, mais pas en n'importe quel sens de affect, au sens de qualité-puissance. La secondéité c'est l'action, la relation effort-resistance, et la tiercéité, en très gros, c'est le mental. Ce découpage du monde, ce découpage des images en trois, ça nous a paru assez bizarre. Si on estimait en avoir fini avec l'image-affection, on entrait tout naturellement dans l'image-action. Or l'image-action c'est la secondéité. C'est à dire, non seulement c'est ce qui vient en decond, ça c'est assez peu important, ce déroulement logique,, mais c'est ce qui en soi-même est deux, par opposition à la qualité-puissance qui en elle-même est une et ne renvoie qu'à elle-même. C'est ce qui en soi-même est deux. Essayons de préciser donc de quoi va être faite l'image-action. Il faut la prendre au sens large. Je suggère, et c'est conforme aux analyses de Peirce qui portent sur de tout autres thèmes, que en fait il ya deux formes de secondéités. Il y a deux secondéités. On n'en fini pas avec ce deux. Il y a deux secondéité. Mettons qu'il y ait comme une secondéité primaire, c'est à dire une secondéité -il faut prendre tout ça à la lettre-, qui serait encore tres proche de la priméité. Elle ne serait plus de la priméité, mais en elle-même, en tant que secondéité ce serait une secondéité primaire. C'est quoi une secondéité primaire ? On l'a vu, c'est lorsque une(ou plusieurs) qualité-puissance s'effectue ou s'actualise dans un état de chose. Ça répond a la notion de Peirce : le synsigne. La qualité-puissance en elle même, c'était un qualisigne, lorsque la qualité-puissance est actualisée dans un état de chose on a un synsigne. Il y a déjà secondéité puisque vous avez qualité-puissance d'une part, état de chose qui actualise d'autre part. C'est une secondéité primaire. L'ensemble, donc vous l'appelez synsigne. Exemple : le qualisigne c'était le pluvieux ou la pluie, le synsigne c'est : ce jour pluvieux, ce jour pluvieux. Cette fois ci la qualité-puissance " le pluvieux " est actualisée dans un état de chose déterminé : ce jour, ici et maintenant. Donc c'est l'actualisation dans un espace-temps déterminé. Vous voyez que ça suffit déjà à distinguer du domaine de l'affection, on avait vu le rôle des espaces quelconques. Là, avec les images-action l'espace ne sera plus quelconque, ce sera un espace ici-maintenant, c'est à dire un espace défini par ses coordonnées spatio-temporelles . J'espère que c'est très clair. C'est donc le premier aspect de l'image-action. On pourra l'appeler, au choix - et on va voir pourquoi-, un monde, un milieu, une situation. Au choix, peut-être pas, peut-être qu'il va y avoir des nuances entre monde, milieu et situation. Et puis, je dis, il y a une secondéité seconde. On pourrait l'appeler, cette fois-ci secondéité vraie, car vous sentez que la première secondéité est encore très proche, qu'il y a des transitions insensibles entre la priméité et la première secondéité. La vraie secondéité elle apparaît, cette fois-ci, non plus au niveau du monde actuel, de l'état de chose déterminé, de la situation, mais elle apparaît au niveau de l'action pure et simple. La situation d'une manière ou d'une autre se trouve engendrer une action qui va réagir sur la situation. La situation ou le milieu va engendrer, va susciter une action qui va réagir sur le milieu, donc l'action, soit sous son aspect effort-resistance, soit sous son aspect action-réaction, implique toujours " deux ". L'action, qu'est-ce que c'est que l'action ? C'est le duel. L'action implique au moins le rapport entre deux forces : effort-résistance, action-réaction, que ces forces soient réparties entre deux personnes, entre une personne et une chose, toutes sortes de combinaisons sont possibles, mais on acceptera -très grossièrement- pour le début de notre analyse, la formule : l'action c'est le duel. Et c'est ça la vraie secondéité.
Vous vous rappelez lorsque le signe, selon Peirce, lorsque le signe est du type duel , action-réaction, effort-résistance, par exemple mon effort est le signe de la résistance que j'affronte, ou inversement la résistance que j'affronte est le signe de mon action. Ces signes de duel, ou interme, un terme existant, un existant actuel devient signe d'un autre existant actuel, c'est ce que Peirce appelait, dans la table qu'on avait vu la dernière fois, un indice. Je veux dire deux choses contradictoires à la fois, ce qui me paraît très important c'est que l'on fixe notre terminologie, parce que les termes là c'est de véritables concepts, et en même temps que vous ne les durcissiez pas, que vous sentiez que on passe des uns aux autres d'une manière très très nuancée.
Si j'essaie de résumer je dirais que, l'image-action commence, d'une part, lorsque le callisigne devient synsigne et, d'autre part, lorsque l'icône devient indice. Les images-affection c'étaient des callisigne et des icônes . Le callisigne c'était la qualité-puissance exposée dans un espace quelconque, l'icône c'était la qualitée-puissance exprimée par un visage. Vous voyez que l'image-action suppose que l'on a quitté ce domaine des images-affection, on n'est plus dans le domaine des callisignes on est dans le domaines des synsignes, à savoir qualités-puissances actualisées dans un état de chose déterminé, et on n'est plus dans le domaine des icônes, on est dans le domaine des indices, c'est à dire des actions qui procèdent par duels. Dans mon souci de tenir toujours comme deux pôles uniquement pour mener mon analyse, et autre souci complémentaire que ces deux pôles ne soient pas décalqués sur les deux pôles des autres types d'images, là est-ce qu'on est pas en train de trouver nos deux pôles de l'image-action, ce qu'on pourrait appeler en très gros : la situation ou le synsigne, l'action, le duel ou l'indice, d'autre part. Et toute l'image-action se déroulerait, non pas dans un ordre fixe, mais d'un pôle à l'autre ou de l'autre pôle à l'un. Car après tout il en faut du chemin. Là tout de suite quelque chose nous frappe. D'une situation à une action, qu'est-ce qu'il va falloir faire pour pouvoir passer légitimement de l'une à l'autre ? ou d'une action à une situation, au niveau de l'image, au niveau de l'image cinéma. C'est tout un mode de récit, c'est toute une histoire qui est en jeu, c'est toute une logique cinématographique. Quels intermédiaires faudra-t-il ? Je dis : la situation suscite une action et l'action réagit sur la situation. Bon. Mais à quel prix. Comment est-ce qu'on passe de la situation au duel. L'action-duel, vous la trouvez partout dans l'image-action au cinéma, vous la trouvez partout. Si je cherche parmi les genres : le western, pas besoin de commenter ; le film historique, dès qu'il y a une bataille, avec toutes sortes de problèmes, parce que, après tout, où est ce qu'il est le vrai duel. Ce qu'il y a de bien avec l'image-action au cinéma, on verra pourquoi, on ne sait jamais où il est le vrai duel. Il n'est jamais ou on le croit. C'est comme un emboîtement de duels les uns dans les autres. Pourquoi est-ce qu'il y a nécessairement un emboîtement de duels les uns dans les autres. Ha, je croyais que le duel se passait entre un tel et un tel, tel et tel personnage du récit, et pas du tout, il se passe entre un troisième et un quatrième, ou entre le second et le troisième. Il n'est jamais où je crois, le duel. Mais si il y a cet emboîtement de duels, c'est que ça ne va pas du tout de soi, le passage de la situation qui exige une action pour être résolue, le passage de la situation à l'action. Et quel est, au juste, l'élément de l'action, l'action qui va résoudre la situation ou réagir sur la situation ? Si vous voulez il y a tout un système d'approximations qui va faire les joies au cinéma, c'est à dire la découverte d'un récit, la découverte d'une histoire . Ou, pour passer de la situation au duel, il faut beaucoup beaucoup d'intermédiaires, et pour que le duel rejaillisse sur la situation…sauf dans certains cas…je ne connais qu'un cas, à vrai dire. Il est si beau et il est si drôle. Mais précisément, imaginez un film où on se proposerait de montrer une transformation immédiate de la situation end duel. Pour parler barbare, un film où on se proposerait de montrer immédiatement la transformation brutale d'un synsigne en indice. I ça arrivait, tout le monde rirait. C'est dire. Ça ne pourrait être que dans un genre précis, le burlesque, qu'on montrerait ça. Ce n'est pas facile. Je ne connais qu'un cas. Quand je vais le raconter, forcement il n'y aura pas de quoi rire. Il y a un film de WC Fields, qui est une merveille, qui est son grand film shakespearien. Je ne me souviens ni du titre en anglais ni du titre en français. Là il donne tout son talent. Quel Falstaff il aurait joué, Fields. Il est dans sa cabane, dans sa cabane dans le nord. Il a son bonnet de fourrure formidable. Il a reçu son fils, ils se disent au revoir. Il va traire l'élan. Il ouvre la porte rythmiquement, et il dit d'une voix shakespearienne pure : " il fait un temps à ne pas mettre un chien dehors " ! Il reçoit immédiatement deux boules de neige dans la gueule ! Vous voyez en quoi c'est du burlesque. " Il fait un temps à ne pas mettre un chien dehors ", en effet on voit le vent la glace, la neige, etc. et en effet c'est une image de situation. Et à peine il a dit ça, il reçoit les deux boules de neige, comme si quelqu'un les lui avait envoyé. C'est la transmutation immédiate de la situation en duel. Quand on voit l'image on est saisi d'un rire…Parce que il y a précisément eu cette transformation immédiate, cette transformation sur place. C'est très compliqué. Et sans doute, les très grands metteurs en scène se reconnaîtront à certain styles, dans un cinéma d'action, où prévalent les images-action, ils se reconnaîtront à la manière dont ils combinent ces deux pôles, le pôle synsigne et le pôle indice , la première secondéité et la seconde secondéité. Je vous rappelle donc : l'image-action oscille d'un pôle à l'autre, le premier pôle c'est, encore une fois, les qualités-puissances c'est à dire les affects en tant qu'actualisés dans des états de chose déterminés, le second pôle c'est les actions qui, sous forme de duels, vont naître de l'état de chose et réagir sur l'état de chose. Voilà. A moins qu'on ait été trop vite. On revient un peu en arrière. Les qualités-puissances s'actualisent dans un état de chose. C'est ça qu'on pourrait appeler un milieu. Un milieu est fait de qualités-puissance actualisées. Et ça va se développer en actions -réactions. Est-ce qu'on a pas été trop vite ? Supposons ! Des auteurs de génie peuvent essayer de saisir l'actualisation, puisqu'on est bien dans le domaine de l'image-action, c'est à dire le processus d'actualisation, les auteurs de génie peuvent peut-être se dire : on va prendre les choses avant, ça ne suffit pas. Là on pourrait comme jouer à un jeu radiophonique, je ne vais pas citer les auteurs auxquels je pense. On va faire un anti-jeu radiophonique, parce que si vous les trouvez vous aurez perdu parce que ma description aura été si juste, c'est moi qui gagnerais, si vous ne les trouvez pas, vous gagnerez parce que c'est que ma description aura été fausse…Je ne dis pas quels auteurs. Alors voilà. Ils disent : avant que les qualités-puissance s'actualisent dans des milieux, dans des espaces-temps déterminés, ils s'actualisent dans des mondes. Dans des mondes ! Dans des mondes , ça veut dire quoi ? Comme dans des naissances de monde. Pour qu'il y ait actualisation, il faut bien qu'un monde naisse. Il faut que le cinéma, sous son aspect image-action, nous fasse comme assister à la naissance d'un monde. En d'autres termes, c'est eux qui parlent, on vous montrera des états de chose parfaitement déterminés. On vous montrera des milieux soit fictifs soit réels, peu importe. On vous montrera des montagnes, on vous montrera des casinos. On vous montrera des principeautés fictives, on vous montrer des pièces d'appartement, etc… etc. Mais vous verrez que par notre art ,vous ne les saisirez pas seulement, vous les saisirez bien comme ça, comme des espaces-temps déterminez, mais vous les saisirez comme des naissances de mondes. C'est à la fois des milieux complètement déterminés et des mondes qui naissent sous nos yeux. Ces milieux déterminés valent pour un monde originaire. Ils diront que le monde ne cesse pas de naître, que le monde ne cesse pas de naître à chaque instant de son histoire, et c'est au cinéma de montrer cet aspect par lequel le monde ne cesse pas de naître. En d'autres termes, tout milieu déterminé est comme doublé par un monde originaire qui va prendre sa place. Et originaire ça ne veut pas dire le monde de la nature avant, c'est ici et maintenant que les milieux, si vous savez les saisir avec suffisamment de profondeur, valent pour des mondes originaires. Ça à l'air curieux, ça.
Et je dirais que ça c'est l'ambition fondamentale de ce qu'on pourrait appeler, quoi ? Si l'image-action, à laquelle je me précipitais tout à l'heure, situation-action, et puis je me suis aperçu que ça allait trop vite. Si situation-action, le schéma de ces deux secondéité, donnons lui son nom : c'est le réalisme. Milieu-action, réaction sur le milieu, c'est le réalisme. Si on essaie de fonder un concept de réalisme, c'est ça le réalisme : lorsque les milieux font place à des mondes originaires. Lorsque les états de chose déterminés laissent échapper un monde originaire qui valent pour eux, ici et maintenant , qu'est-ce que c'est, ça ? Vous sentez bien qu'il y a quelque chose par quoi le réalisme les dépasse, on dirait - c'est à ça qu'on reconnaît ces hommes de cinéma-, on dirait que le monde même ne commence qu'avec le film, qu'avec les images qu'il montre. Chez les réalistes ce n'est pas comme ça. Chez les réalistes, les images qu'ils montrent renvoient à un monde précédent, c'est à dire que le film est censé être pris dans le courant de quelque chose qui le déborde. Là pas du tout. Avec le film on assiste à la naissance d'un monde. Rien ne précède et rien ne suivra. Rien ne précède et rien ne suivra, qu'est-ce que c'est , ça ? C'est l'ambition qui dépasse le réalisme, encore une fois, qui lui fait du prélèvement. Mais reconstituer le monde originaire ça a toujours été l'ambition, mais l'ambition secrète et profonde, de ce qu'on appelle le naturalisme. Et le naturalisme, évidemment, ça ne veut pas dire le monde de la nature, ça veut dire des espaces-temps déterminés, mais par différence avec le réalisme ce sont des espaces-temps déterminés auxquels on arrache la valeur de mondes originaires. Et dans la littérature l'inventeur de ça, il me semble, l'incroyable inventeur de ça ce fut Zola. Ce fut Zola, d'où la construction très bizarre, la construction par quoi il se signalait, ce fut sa force et sa faiblesse, sa construction littéraire très très curieuse où il prend un sujet et il l'épuise. C'est l'anti-Balzac, si vous voulez. En un sens Balzac est très en avance sur Zola. Ça a un côté assez retardataire, la méthode Zola, et en même temps, si on remet dans son projet… vous voyez, sa nouveauté, il procède par pans. Si il vous fait un roman sur l'argent, le sujet doit être épuisé. Si il vous fait un roman sur l'alcoolisme, pareil. Ce sont des espèces de fresques dont chacune est sensée épuiser son objet. Ce n'est pas du tout le système d'un roman à l'autre où il y a toutes sortes de renvois, de jonctions, etc.. ; cette méthode qui consiste vraiment à aller jusqu'au bout d'un monde. C'est ça le naturalisme, et ça ne se comprend que si vous saisissez, dans le naturalisme, cette chose essentielle, très belle qui est que , pour eux , tous les milieux qu'ils nous présentent sont des états de chose parfaitement déterminés , historiquement et géographiquement, mais qui sont en même temps présentés comme des mondes originaire. Et c'est en tant que mondes originaires qu'ils les prennent au début et les mènent à leur fin. Ces mondes originaires auront un commencement absolu et une fin radicale. Si bien que vous aurez comme une double épaisseur : une action se passera dans un milieu historiquement déterminé, mais en même temps c'est bien autre chose qui se déroulera dans le monde originaire qui correspond à ce milieu déterminé. ….fin de la bande…. ….C'est le monde de la cruauté bestiale, de la cruauté animale, ou de la sainteté primitive, de l'âme la plus délicate, de l'âme originelle, et que, dans tout milieu déterminé dans l'histoire et dans la géographie , il suffit que vous grattiez pour trouver le monde originaire qui vous livrera les plus incroyables animaux préhistoriques, mais qui ne seront plus préhistoriques, ou les personnes les plus célestes, mais qui ne seront pas célestes. C'est une drôle d'opération le naturalisme.
Vous voyez, la première actualisation, dans l'image-action, elle ne se fait même pas dans le complexe milieu-situation-action, elle se fait dans cette instauration, cette exhibition de mondes supposés primordiaux, supposés imaginaires.
Deuxième point : de quoi s'est fait, un monde originaire ? De quoi s'est fait ? Quelle est la secondéité ? Quelle secondéité va s'exercer ? Quels duels. De même que ce n'étaient pas des milieux-situation, ce n'étaient pas encore des milieux-situation, c'était des milieux originaires, des mondes primordiaux. Sous l'action la plus rigoureuse et la plus précise vous allez découvrir quelque chose, de la même manière que dans le milieu le plus déterminé historiquement et géographiquement, vous découvriez le monde originaire, là, sous l'action la plus rigoureuse et la plus implacable, vous allez découvrir une autre secondéité, une secondéité originaire. Et ça va être quoi la secondéité originaire ? Ce sera, et c'est bien une secondéité, ce sera l'accouplement de ce qui va fonder toute action selon le naturalisme, à savoir l'accouplement de la pulsion et de son objet. Les mondes originaires sont fait de pulsions et d'objet de la pulsion sous la forme d'une secondéité parce que les objets et les pulsions sont séparés. La pulsion et la recherche aveugle, obstinée, de son objet , ou d'un quelque chose qui sera son objet, et l'objet est à la recherche de sa pulsion. Et ça pourra être la sauvagerie la plus pure, pourquoi ? Parce que " objet " est un mauvais mot. La pulsion ne choisit pas un objet, elle arrache, elle découpe, elle capture, elle déchire son objet. Elle ne déchire pas son objet par sadisme, elle déchire son objet pour le constituer, pourquoi ? Parce qu'il est bien connu, et ce n'est pas par hasard que là, ces auteurs auront quand même subi une influence certaine de la psychanalyse. L'objet de la pulsion c'est ce que la psychanalyse a su appeler, avec Mélanie Klein, l'objet partiel. L'objet partiel, ce qu'il y a de décevant dans l'expression " objet partiel ", c'est qu'on a l'impression que c'est un type d'objet, mais ce n'est pas un type d'objet, l'objet partiel, c'est un objet réduit à cet état. Il a fallu arracher quelque chose à l'objet complet. En d'autres termes il faut trouver un autre mot qu'objet partiel. Alors mettons un " ejet " ou un " dejet ", impliquant l'action d'arracher. Il doit être conquis sur l'état de chose. La pulsion doit conquérir. En d'autres termes la pulsion n'a jamais pour objet un objet globale, il faut qu'elle conquiert sur l'état de chose, des morceaux . Car le véritable objet de la pulsion c'est le morceau. Et le monde originel c'est précisément le monde où se confrontent les pulsions et les morceaux d'objets, les morceaux qui vont servir d'objets à la pulsion. Et ces morceaux peuvent être quoi ? Autant qu'il y a de pulsions. Et ces pulsions peuvent être quoi ? Autant qu'il y a de morceaux. Tout ce qui est en morceaux suscite une pulsions, même si c'est artificiel.
On est au-delà de la différence artifice-nature puisque même dans le monde le plus artificiel, il y a quelque chose d'originel qui se joue. Si bien que tout ce qui est morceau est objet de pulsion. Pulsion sexuelle avec des morceaux de corps. Pulsion d'argent avec les piéces, pulsions de faim, pulsion alimentaire, excellent pour les morceaux. Et peut-être bien d'autres encore. Là, la notion de monde originaire se précise. Lorsque l'état de chose déterminé, si historique qu'il soit, si artificiel qu'il soit, laisse dégager cette seule et unique histoire, l'histoire des pulsions et de leur objet.. Si bien que à ce niveau de l'image-action, quel sera le type de signe qui réponde à un monde originaire en tant qu'il se développe en pulsion-objet. Qu'est-ce que c'est le signe de cette secondéité là. Le signe de cette secondéité là ce sera ce qu'il faudra appeler symptôme. Et ce cinéma sera un cinéma de symptôme. Et après tout les metteurs en scène qui sauront s'élever jusqu'à ce cinéma, ils auront droit, s'ils le veulent, à dire comme Nietzsche le disait " Nous autres médecins de la civilisation ", cette phrase qu'il appliquait aux philosophes. Un petit nombre de metteurs en scène est apte à se l'approprier, nous sommes médecins de la civilisation voulant dire quelque chose de très très précis, à savoir : sous le monde le plus historique, dans le milieu le plus historique et le plus déterminé, nous diagnostiquons le monde originaire que recèle ce milieu historique et déterminé, cet état de chose, car nous diagnostiquons les pulsions, les objets de pulsions, les noces entre les pulsions et les objets tels qu'ils se déroulent dans ce monde.
Troisième remarque . Dès lors, ce monde originaire, défini par l'aventure des pulsions et de leurs objets, c'est une origine radicale, c'est un commencement absolu, et c'est en même temps une fin absolue . Ce n'est pas les intermédiaire qui les intéresse. Un réaliste s'intéresse aux intermédiaires, à ce qu'il y a entre les deux. Il ne s'intéresse ni au début ni à la fin. Mais eux ils ne s'intéressent que au début et à la fin, parce que c'est la même chose. C'est dans le même mouvement que le monde éclot et est déjà fini. C'est comme si l'idée naturaliste c'est l'idée, précisément, de faire tous les mondes avortés. Pour eux, ce que Dieu a réussi c'est les mondes avortés. On peut supposer, dans une mythologie, il y a des mythologies comme ça. Dieu, avant de créer le monde, il essaie, et il a des ratés. Il a des ratés, alors il les jette avant de créer notre monde. Mais eux ils disent : non, on est toujours à la période des ratés. Alors on a toutes sortes de mondes originaires, tous ratés. Ils vont se définir par quoi ? Le temps, le vrai temps , c'est cette identité du début et de la fin. La seule chose qui compte c'est le commencement absolu du monde originaire, et dès lors aussi bien, sa fin absolue, sa fin radicale. Et pourquoi est-ce qu'il va vers une fin radicale ? C'est que ces mondes originaires sont des systèmes clos, abominablement clos. On est enfermé dans ces essais de mondes, dans ces mondes primordiaux, ou plutôt les personnages y sont radicalement et à jamais enfermés. A jamais ? Méfions-nous. Peut-être qu'on va trop vite. On verra. Et ils vont vers leur fin, pourquoi ? Parce qu'ils suivent la pente des pulsions et de leurs objets. Et le monde originaire ce n'est rien d'autre que la pente commune des pulsions et de leurs objets. Qu'est-ce que c'est que la pente commune des pulsions et de leurs objets. D'une part c'est la mort. Et là surgit la plus étrange pulsion de mort comme recueil de toutes les pulsions. Hé oui, la psychanalyse est passée par là. Et qu'est-ce que c'est que la pente des objets ? Là où tous les morceaux se réunissent, formant une espèce d'humus qui ne fait qu'un avec l'humus du début du monde et l'humus de la fin du monde. C'est l'universel déchet. Et lorsque la pulsion en sera à fouiller dans les ordures, on saura que le monde originaire est arrivé à sa fin, mais sa fin était là dès le début. Vive le naturalisme. Quelle merveille. C'est comme le monde d'Empédocle, quand il est mené par la discorde : des yeux sans front, des mains sans bras, tous les objets partiels qui se réunissent et qui clapotent, qui forment une espèce de marécage. Voyez à quel point ce n'est plus du tout l'expressionnisme. C'est le monde des pulsions et de leurs objets. Ce n'est plus du tout le monde des affects. Là, je ne développe pas. Il y a donc cette pente qui va du monde originel dans son commencement absolu, à sa fin radicale. C'est trop triste tout ça. A moins que…C'est comme l'entropie du monde originaire…ouais...A moins que le monde clos, le monde originaire dans sa clôture, dans sa pente, dans son entropie, ne soit quelque part ouvert sur l'Ouvert, ou entre-ouvert. A moins que ne se produise une remontée de l'entropie, une neg-entropie. Qu'est-ce qui amènerait cette remontée d'entropie ? Est-ce qu'il y a un salut ? Tiens ! Dieu que les naturalistes sont loin de la mystique, mais ils n'ont pas cessé de poser le problème de la foi. Est-ce qu'il y a un salut, pas au sens général, mais une fois dit que ce sont eux qui ont inventé ce problème des mondes originaires-vases clos qu'ils découvraient sous des états de chose determinés. Dès lors ils ne pouvaient pas ne pas rencontrer le problème de : est-ce qu'on peut s'en sortir, et qui nous en sortira ? Quelle foi ? Et ils oscillaient entre deux réponses, sans doute, peut-être une foi de type religieuse, extraire de la religion une foi. C'est une réponse possible. Peut-être l'amour ? Mais quel amour il faudrait pour monter cette entropie, pour ouvrir ces mondes clos. Ou bien le socialisme révolutionnaire(rires). Et après tout c'était déjà toutes les directions de Zola : comment sortir de ces mondes originaires par l'amour, par le socialisme, par un équivalent de la foi. Mais est-ce que c'est possible ? Voilà le tableau. Voilà en trois moments le tableau que je voulais faire. Vous avez deviné, à mon avis il n'y a que deux types qui, dans le cinéma, aient construit d'un bout à l'autre ce monde des pulsions et des objets, et fait voir les mondes originaires sous les états de chose déterminés, c'est évidemment Stroheim et Bunuel. Et c'est ça le cinéma d'action de Stroheim et de Bunuel.
Je vais essayer de montrer en quoi tout ce que j'ai dit sortais bien du cinéma de Stroheim et du cinéma de Bunuel. En d'autres termes je dirais presque que c'est du cinéma d'avant l'action, ce n'est pas du cinéma d'action. Ce n'est pas du réalisme, c'est du naturalisme. Et c'est très très différent. C'est ce monde des pulsion et des objets. A ma connaissance le cinéma américain, quelque soit sa puissance, n'a jamais rien compris à ce problème. Je ne dis pas que c'est mieux. Si bien que Stroheim et Bunuel ne pouvaient pas être intégrés dans le cinéma américains, même quand ils étaient à Hollywood, ou quand ils y allaient. Le vrai truc du cinéma américain, il me semble, en simplifiant beaucoup, ça a été le cinéma d'action. Ils ne croient pas aux mondes originaires. L'idée de mondes originaires c'est une idée tellement européenne, découvrir les mondes originaires sous les états de chose déterminés, ce n'est pas du tout une idée d'américain C'est une idée de vieil allemand ou de vieil espagnol. C'est très curieux . A ma connaissance il n'y a qu'eux qui fassent ça. Peut-être Ferreri…

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