07/06/1983


Qu'est-ce qu'on a fait cette année ? Une reprise de l'année d'avant. Mais j'avais essayé d'expliquer la nécessité de cette reprise. Je voudrais dans cette dernière séance me consacrer à un certain nombre de schémas bergsoniens. Trois schémas sont nouveaux. Ils viennent relancer le problème là où nous sommes. Nous avions fait une classification beaucoup plus riche que l'année dernière des images et des signes. On partait d'un plan qu'on appelait le plan des images-mouvements ou des images-lumière.
Sur ce plan, on assignait des centres d'indétermination. Ces centres d'indétermination étaient à proprement parler définis par un écart. Le plan des images-mouvement ou des images lumière, rapporté au centre d'indétermination, donnait trois types d'images puisque le centre d'indétermination avait trois aspects : une image-perception, une image-action ; la perception exprimant ce que le centre d'indétermination retenait du monde des images-mouvement agissant sur lui. Les images-action indiquant comment les centres d'indétermination réagissaient aux images exerçant sur lui leur influence, et puis entre les deux, puisqu'il s'agissait d'un écart entre la perception et l'action - c'était même ça qui définissait le centre d'indétermination -, entre les deux quelque chose dont je disais que ça vient occuper l'écart, et pourtant ça ne le remplit pas, et c'était les images affection. Nous nous sommes longtemps contentés de ce schéma. On avait ici l'image-matière qui est mouvement ou lumière, on avait là les images-actions, les images-affection, et les signes correspondants dans chaque cas, et du point de vue de la composition de toutes ces images, ce schéma nous donnait des images indirectes du temps, et du point de vue de la genèse de toutes ces images, il nous donnait une ou des figures indirectes de la pensée. Ca formait un gros bloc.
Pourquoi ne pas arrêter là ? Parce qu'on a toujours considéré que l'image-matière était un type de coupe très particulier. C'était une perspective. C'était une coupe mobile ou une perspective temporelle. Si vous préférez c'était une modulation. En effet, l'image-mouvement, l'image cinématographique c'est de la modulation par opposition à une photo qui, si artiste qu'elle soit, est du type d'un moule.
Modulation, coupe mobile, perspective temporelle, ce plan des images-mouvement n'était que cela.
Et s’ il nous donnait une image du temps, c'était une image indirecte du temps; et s’ il nous donnait des figures de la pensée, c'était des figures indirectes de la pensée puisque toujours construites ou inférées à partir des images-mouvement. Et tout cela correspond finalement au premier chapitre de Matière et Mémoire. Vous vous rappelez que dans ce premier chapitre de Matière et Mémoire, il consiste à distinguer trois sens de la subjectivité conçue comme centre d'indétermination. Si je définis un sujet comme centre d'indétermination dans un monde d'images-mouvement, donc recevant l'influence d'images-mouvement et réagissant en images-action. Je dis que ce premier chapitre nous montre trois aspects de la subjectivité : un aspect perception, ou un aspect-action et un aspect-affection.
Vous remarquerez que ce premier chapitre de Matière et Mémoire, à ma connaissance, il n'y a pas eu au monde de texte plus matérialiste. Et il est bon qu'un auteur qui était réputé pour son spiritualisme, lâche au premier chapitre d'un livre qui est son chef d’œuvre, un manifeste matérialiste comme on n'en avait jamais vu. Encore une fois pour lui, aussi bien la perception que l'action que l'affection, qu'est-ce que ça réclame ? Un écart entre une excitation reçue et un mouvement exécuté. Et qu'est-ce que cet écart ? Cet écart c'est le cerveau! On ne peut pas être plus matérialiste. On va apprendre qu'il y a un quatrième aspect de la subjectivité conçue comme centre d'indétermination. On va apprendre que ce quatrième aspect n'est assurément compréhensible que suivant une autre dimension que celle du plan de l'image-mouvement, et que pourtant ça ne se voit pas tout de suite.
C'est que, en effet, si je me donne toujours mon centre d'indétermination, c'est à dire l'existence d'écarts des actions subies et des réactions exécutées, écarts entre excitations et réponses, je disais bien que l'affection d'une certaine manière vient occuper cet écart mais qu'elle ne le remplit pas. Et en revanche, il y a quelque chose qui vient remplir cet écart. Entre une perception, c'est à dire une excitation reçue par le centre d'indétermination sur une de ses faces, et un mouvement exécuté en réponse par le centre d'indétermination dans une autre de ses faces, il y a un écart. C'est cet écart qui mesure la nouveauté de l'action exécutée par rapport à l'excitation reçue. C'est parce que, d'une certaine manière j'ai le temps, au contraire d'une chose où il y a enchaînement immédiat entre les actions reçues et les réactions exécutées. Par exemple, je donne un coup de pied à la chaise, et si je suis très en forme, la chaise bouge, elle réagit immédiatement. Ce sont des enchaînements qui fonctionnent immédiatement.
Quelque chose vient remplir l'écart! La réponse célèbre de Bergson c'est que en effet nous avons des souvenirs. Et tout ce qu'on a dit précédemment sur action, perception, affection, ne rendait absolument pas compte de cette nouvelle dimension : nous avons des souvenirs. Et ces souvenirs nous en faisons l'expérience, au moins la plus courante, sous la forme de ce que Bergson appelle lui-même "image-souvenir". Nous, centres d'indétermination, nous n'avons pas seulement des perceptions, des actions et des affections, nous ne sommes pas seulement définis par ces trois types d'images qui expriment l'action sur nous des images-mouvements, nous avons aussi des images-souvenir. A quoi elles nous servent ? Elles nous servent à compenser notre supériorité-infériorité. Notre supériorité sur les choses c'est que nos actions ne s'enchaînent pas immédiatement avec les excitations reçues. C'est d'une certaine manière ce que Bergson appelle avoir le choix. Nous avons un certain temps pour réagir, ou alors si nous n'avons pas ce temps, c'est la panique, c'est l'image-affection. Mais normalement nous avons un certain temps, nous voyons le lion un peu avant qu'il nous attaque. Mais il y a aussi l'aspect infériorité, à savoir : mon action ne dispose plus de la facilité d'être une simple conséquence, compte-tenu de ma nature, de l'excitation reçue. Elle n'est plus déterminée, elle n'a plus de voie de détermination. Je suis en situation de choisir. Si je suis un poulet, je n'ai pas le choix, pas assez de cerveau. Pas assez d'écart.
Ce qui remplit le cerveau c'est des images-souvenir, ou c'est des souvenirs qui, en fonction de la situation présente, viennent s'actualiser en images. C'est ça qui justifie le petit tiret de Bergson. Ce sont donc des images-souvenir qui vont guider la meilleure action à choisir en fondtion de l'excitation reçue. La question de Bergson est simple : d'abord comment représenter ? D'abord vous me direz qu'est-ce qui prouve qu'on ne peut pas rendre compte de l'image-souvenir en en restant sur le plan des images-mouvement ? Pourquoi est-ce que l'image-souvenir ce ne serait pas une quatrième sorte d'image-mouvement ? Peut-être! Je dis peut-être car pour savoir si l'image-souvenir peut être traitée comme une quatrième sorte d'image-mouvement, il faudrait déjà avoir posé et su répondre à la question d'où ça vient les images-souvenir, car au moins précédemment on avait montré d'où venaient les images-perception, d'où venaient les images-action, d'où venaient les images-affection, si l'on donnait l'écart, c'est à dire si l'on se donnait les centres d'indétermination. Et de ce point de vue, on avait bien l'impression que rien d'autre ne pouvait exister, mais ce n'était qu'une impression.
Il faut ajouter à notre plan des images-mouvement une espèce de cône. Pourquoi un cône ? Parce qu'il faut une pointe qui coïncide avec son insertion sur le plan de l'image-mouvement. Il doit culminer en S, S désignant le centre d'indétermination. Et pourquoi est-ce que ça s’évase ? C'est l'ensemble de toutes les images-souvenir qui forme cette figure conique, selon que je les considère plus ou moins près de leur insertion, c'est à dire suivant que je les considère plus ou moins proches d'une urgence présente. Si il n'y a pas urgence présente, mes images-souvenir sont assez dilatées, par exemple, je suis en état de rêverie. Je suis en état de rêverie quand je suis dans une situation présente sans urgence. Au contraire, si la situation présente est urgente, mes images-souvenir, là, sont de plus en plus contractées. Comprenez ce premier schéma bergsonien où donc il rajoute au plan des images-mouvement cette dimension très insolite en lui donnant une figure conique puisque ça va être l'ensemble des souvenirs en tant qu'ils s'actualisent au point S, dans des images-souvenir qui viennent remplir l'écart qui définissait le point S. C'est la célèbre métaphore du cône.
Qu'est-ce que c'est que le cerveau ? Dès lors, tout va recevoir une double détermination. Ce que c'est que le cerveau, ça dépend, puisque j'ai ajouté une dimension à mon schéma du plan de matière. Du point de vue du plan de matière, le cerveau c'est strictement l'écart entre une excitation subie et une action exécutée. Du point de vue du cône, le cerveau c'est le procès d'actualisation du souvenir en image-souvenir.
Mais on n'a pas oublié que notre plan de la matière était tout à fait mobile. On n'a pas oublié cette mobilité. A chaque fois, les images-mouvement changent. On a S, puis S4, puis S3, si bien que la vraie figure, je dirais que ce cône ne cesse de déplacer son sommet à l'infini selon la succession des plans de matière. Vous voyez que là où Bergson, on ne sait pas pourquoi, va faire triompher le spiritualisme, si je m'en tiens au plan de matière, tout est matière; tout est esprit si je m'en tiens au cône, or il y a un point commun qui va être évidemment l'insertion de l'esprit dans la matière.
Insertion de l'esprit dans la matière, c'est ce qui appartient à la fois et au cône et au plan de matière, c'est le point S. En termes de matière, si on traduit, c'est le cerveau, si on traduit en termes d'esprit c'est la mémoire. Selon Bergson, il n'y a qu'une chose que la matière ne peut pas expliquer, c'est la mémoire. Ce qui nous prépare à l'idée que la mémoire c'est la durée, la durée c'est la mémoire.
Vous me demanderez pourquoi est-ce que le cône ne serait pas un cône matériel ? Ce serait une excroissance de la matière ? On a déjà mis des écarts dans la matière, pourquoi est-ce qu'on n'y mettrait pas des cônes ? Tout dépend de la réponse à la question : une image-souvenir, d'où ça vient ? Et en quoi ça peut bien consister ? Beaucoup de gens, et c'est généralement ceux qu'on appelait les psychologues considéraient qu'il n'y a pas de problème et que on peut s'arranger en disant, par exemple, que les images-souvenir sont dans le cerveau. Ils ne disent pas ça aussi simplement. Ca, ça fait rire Bergson, et il a le droit. Rappelez-vous que depuis le début il nous a expliqué que le cerveau était une image; or la régie des images c'est qu'une image ne contient pas d'autres images. Une image présente ce qui apparaît en elle. Bien sûr, parfois il y a une image dans l'image, mais ce n'est pas du tout une image qui serait comme dans une boîte, il n'y a pas une boîte où il y aurait des souvenirs. Enfin je passe là-dessus. La question c'est : d'où ça vient une image-souvenir ?

D'où le deuxième schéma connaissance un des aspects les plus brillants de tout le bergsonisme. Voilà ce qu'il nous dit : l'image-souvenir , je reproduis, et je pourrais dire que l'image-souvenir c'est la reproduction d'un ancien présent dans un actuel présent, ou, pour mieux jouer sur les mots, c'est la représentation de l'ancien présent dans l'actuel présent. Et oui, on vit là-dessus. Comment l'ancien présent peut-il être représenté dans l'actuel. Là on va imaginer plein de choses. Mais notre tendance de départ, notamment si nous sommes psychologues, c'est toujours de considérer le passé par rapport à l'actuel présent, c'est à dire que nous pensons le passé en fonction de l'actuel présent par rapport auquel il est passé. Tout passé est passé par rapport à un actuel présent. Exemple : je me rappelle ce que j'ai fait hier. C'est la représentation d'un ancien présent par rapport à l'actuel présent : je me représente ce que j'ai fait hier. Je pense donc mon passé en fonction du présent par rapport auquel il est passé. Et en effet tout passé est passé d'un présent qu'il a été. Or c'est bizarre mais personne n'y avait pensé. Faire de la philosophie c'est faire des découvertes comme ça. Le passé est aussi passé par rapport à l'ancien présent qu'il a été, et ça va peut-être tout changer. Il y a un nouveau présent que j'appelle l'actuel présent. Qu'est-ce qui le rend possible ? Pourquoi est-ce que le présent passe, et ne cesse de passer ? C'est une question métaphysique et c'est très concret. Pourquoi le présent passe ? Si on me dit que c'est la définition du présent, je réponds non. Je veux une réponse de première main, de généralité. Ca c'est la différence entre la psychologie et la métaphysique.
La métaphysique ne cherche pas des lois, elle veut des raisons singulières. Si on me dit que c'est la loi du présent et qu'on définit le présent tel que c'est défini dans son contenu qu'il passe, je dis que ça ne va pas. Je pense au très beau texte de Chestov sur Job et Dieu. Job c'est celui qui a demandé une réponse de première main à Dieu, puis il n'a pas lâché Dieu. Si on veut une réponse de première main, est-ce qu'on peut se contenter de la réponse suivante : c'est parce qu'un nouveau présent vient d'arriver. Non, ça ne vous dit absolument rien. Ca consiste à nous dire à nouveau que le présent passe, or nous, nous voulons une raison pour laquelle ce présent passe. Si on nous répond que c'est parce que un nouveau présent vient d'arriver, bien plus c'est si peu satisfaisant qu'il faudrait renverser la question. Et pourquoi qu'un nouveau présent a-t-il pu arriver ? Je réclame toujours ma réponse de première main.
Si un présent passe, ça ne peut pas être par après. Si le présent passe, ça ne peut être qu'en même temps qu'il est présent. C'est une évidence. Le présent passe en tant qu'il est présent. Il passe en même temps qu'il est présent : en d'autres termes, il se constitue comme passé en même temps qu'il apparaît comme présent. Vous n'aurez jamais fini de méditer sur cette proposition à laquelle vous ne pourrez pas échapper. Selon Bergson, voilà que la réponse de première main approche : il faut bien que le présent se constitue comme passé en même temps qu'il se donne comme présent. Il ne peut pas se constituer comme passé une fois qu'il est passé, forcément. Nous n'avons pas le choix, il faut qu'il y ait stricte contemporanéité entre un passé et le présent qu'il a été ...
Si je pense le passé par rapport au présent qu'il a été, je dois dire que tous les deux sont strictement contemporains. C'est en même temps que le présent se donne comme présent et se constitue comme passé. En d'autres termes, il y a contemporanéité entre le passé et le présent qu'il a été. D'où second schéma splendide de Bergson : ma ligne est supposée droite; je peux parler d'un présent mobile sur cette ligne, le présent qui passe. Je dirais que, à chaque moment de ce présent, donc je peux le subdiviser à l'infini, à chaque moment de ce présent être présent c'est se différencier, suivant deux directions : une tendue vers l'avenir, une autre qui tombe dans le passé. En d'autres termes, il n'existe de présent que dédoublé. La nature du présent c'est le dédoublement. A chaque instant, le présent se dédouble en présent qu'il est et passé qu'il a été. En d'autres termes, il y a un souvenir du présent. Il est déjà là. Il y a coexistence radicale entre le présent qui se présente et le passé qui a été ce présent. Vous me direz que si ce présent est constamment détourné, comment ça se fait que nous ne le voyons pas ? La réponse est toute simple : à quoi ça nous servirait ? Ne devient image-souvenir que ce qui sert à quelque chose, on l'a vu, ce qui sert à orienter nos actions. Seul ce passé là, seul ce souvenir là, devient image-souvenir. Ca revient à dire qu'il n'y a d'images-souvenir que par rapport à un nouveau présent.
Mais le souvenir du présent lui-même, c'est à dire cette coexistence du passé avec le présent qu'il a été, ce dédoublement du présent, à quoi il nous servirait ? Il nous générait énormément. Toute la ligne de l'action entraîne à suivre ce chemin là, et à refouler, à neutraliser celui-ci, sauf dans certains cas selon Bergson. Il y a des cas que l'on avait jamais compris avant lui. Il fallait découvrir cette nature du redoublement du présent pour comprendre ces expériences que l'on trouvait bizarres, qui était connues dans la psychiatrie, dans la psychologie, qui étaient connues partout de tous temps, à savoir la paramnésie, ou le sentiment du déjà vécu. Qu'est-ce que c'est le sentiment du déjà vécu ? C'est l'expérience qui arrive parfois d'avoir strictement déjà vécu une scène qui est en train de se faire, qui se présente. Cette expérience est très particulière puisque ce n'est pas un sentiment de ressemblance, ce n'est pas le sentiment d'avoir vécu quelque chose de semblable qui ferait appel à une mémoire. D'autre part, ce n'est pas un sentiment localisable, c'est à dire datable. On l'a vécu dans un passé quelconque. Aussi bien pour la psychiatrie que pour la psychologie, l'explication de la paramnésie a toujours été très complexe. Bergson nous propose quelque chose d'absolument simple et il va de soi qu'il pensait à la paramnésie dès le début de sa conception du dédoublement du présent. Supposez que à la suite d'un raté de la vie, il y a une défaillance de l'élan vital. L'élan vital c'est donc ce qui nous entraîne sur la ligne d'action et ce qui nous fait refouler ce qui ne nous est pas utile. Ce qui nous est utile c'est les souvenirs par rapport à des présents actuels. Mais le souvenir par rapport au présent qu'il a été, le passé par rapport au présent qu'il a été, ça ne nous est pas utile. Qu'en faire ? Le présent est là, ça suffit déjà, et si on nous en flanque deux! Supposez qu'il y a un raté du mécanisme d'adaptation à la vie, voilà que va se faire le paradoxe suivant : puisqu'il y a contemporanéité ou dédoublement du passé et du présent qu'il a été, supposez certains cas où, au lieu de percevoir mon présent, je perçoive le passé qu'il est déjà, puisqu'il y a contemporanéité du passé et du présent. Voilà que je me mets non pas à percevoir la scène comme présente, mais je me mets à la percevoir comme passée. Je perçois l'actuel présent comme passé, et non pas par rapport à un nouveau présent, je perçois l'actuel présent comme passé en soi.
Dans ces expériences, je vis perpétuellement le dédoublement du présent et du passé en deux instances, dédoublement du présent en deux instances, dont l'une est constituée par le présent qui passe, et dont l'autre est constituée par un passé qui fait passer tous les présents. D'où, à la lettre, le présent tombe dans le passé, et c'est au moment où il est présent qu'il tombe dans le passé. Si je perçois le moment où il tombe dans le passé, je perçois évidemment l'actuel présent comme passé.
La même chose en tant que présent actuellement est comme déjà passée. Le dédoublement du présent, si le présent se dédouble à chaque instant, pour mon compte, j'appellerais ce dédoublement un cristal de temps, c'est à dire lorsqu'un présent saisit en soi le passé qu'il a été. Cet espèce de redoublement du temps dans le dédoublement du présent va constituer un cristal de temps. Et il y aura plein de petits cristaux de temps, comme ça. Guattari a tout-à-fait raison de dire que les cristaux de temps ce sont ces ritournelles, c'est ces opérations perpétuelles par lesquelles un présent se dédouble. Et alors, qu'est-ce qu'il se passe lorsque j'appréhende, dans un cristal de temps, ce dédoublement du présent ? Ce qui se passe c'est que je me vis, à la lettre, comme spectateur de moi-même : d'une part, je suis agi, et d'autre part je me regarde agir. Vous voyez comme nous sommes loin de la formule courante de "j'agis" qui était celle du plan de matière avec S. "J'agis", c'est à dire je réagis en ayant le choix à des excitations que je reçois. Là, avec le souvenir du présent, il ne s'agit plus de cela, là le souvenir du présent avec le passé contemporain du présent qu'il a été, il ne s'agit plus de l'agir, il s'agit d'être dans la situation du dédoublement qui correspond à ce dédoublement du présent, c'est à dire à la fois je suis agi et je me regarde agir, et c'est exactement la fonction du cristal de temps. Lorsque je regarde dans le cristal, il y a exactement la même chose qu'au dehors, mais hors du cristal c'est le présent et dans le cristal c'est le passé lui-même. Et alors ce n'est plus une image-souvenir, c'est vraiment ce qu'il faudra appeler un souvenir pur. Un souvenir pur, un souvenir du présent comme tel, ou bien ça peut remonter à très loin du moment que ça obéit toujours à la règle suivante : ce sera un passé qui ne sera pas saisi par rapport au présent en fonction duquel il est passé, mais qui sera saisi par rapport au présent qu'il a été. C'est ça la formule cristalline.
Dans le cinéma, il y a des images-cristal. Ophüls, c'est des purs cristaux de temps qu'il fait. Les images sont saisies dans de véritables cristaux. Il faudrait voir tous les styles de cristal. C'est une chose si belle. Fellini aussi a constitué des belles images-cristal, ce n'est pas les mêmes.
Vous avez là ce que je pourrais appeler notre première figure directe du temps. J'ai une image-temps directe, c'est le dédoublement du présent, c'est à dire la coexistence du passé avec le présent qu'il a été, ou la saisie du passé dans le cristal. Ce que vous voyez dans une boule de cristal si vous y mettez un peu de bonne volonté, c'est une fonction de voyance. Ca va m'être difficile de m'arrêter. Ce n'est pas seulement la coïncidence du présent actuel et du passé qu'il est déjà. Dans le cristal on peut remonter à condition qu'on saisisse toujours le passé, non pas par rapport au présent en fonction duquel il est passé, c'est à dire l'actuel présent, mais en fonction du présent qu'il a été. Qu'est-ce que ça veut dire ça ? Si je reprends, je dis exprès que mon schéma ne va pas correspondre tout à fait avec le schéma de Bergson pour des raisons uniquement de simplification. Qu'est-ce que cela ?
A la limite, c'est mon cristal de temps. C'est le présent, là au tableau, et ça c'est le passé qui coexiste avec lui, c'est à dire que c'est le passé qui coexiste avec le présent qu'il a été. Il y a dédoublement ou redoublement. Prenez votre scène, vous êtes là, moi vaincu par la maladie, unis dans un même courage, nous sommes là. C'est, mettons, la ligne P. Ce que nous voyons, c'est cet actuel présent. Ce que nous avons tout intérêt à nous cacher, c'est que ce présent est déjà passé, et ce présent est déjà tellement passé qu'il coexiste avec le passé qui a été ce présent. Et là il y a redoublement. Et c'ets au plus près de la scène parce que nous sommes unis dans une même attention et dans un extrême effort qui ne laissent aucune pensée étrangère nous traverser. L'un de vous a une seconde d'inattention, ça lui rappelle quelque chose. Il a un souvenir qui le traverse, une fois où il avait été aussi mal. Ou bien quelqu'un se dresse, s'évanouit ou dit que c'est insupportable, que ça lui rappelle un souvenir douloureux, une salle d'un commissariat de police où il fut enfermé avec cinquante autres personnes, tout le monde étouffant ... C'est cela que j'ai tracé au tableau. Et le même ou un autre. Ces circuits sont plus ou moins larges, là j'ai décollé de la stricte reduplication du passé et du présent qu'il a été. Et pourtant, je reste dans la perspective du développement du cristal. Et à chaque fois, que je pense à ceci ou à cela, par exemple "on dirait un commissariat de police", "on dirait une salle d'hôpital", etc., à chaque fois, ce n'est pas simplement des métaphores ou des comparaisons, c'est un aspect de la réalité de plus en plus profond qui m'est dévoilé. Des circuits de pensée qui pénètrent de plus en plus dans le temps, en même temps que des plus en plus profonds de la réalité nous sont découverts. Là je suis sorti du simple cristal de temps, c'est le développement du cristal.
Le cristal de temps me donnait pour la première fois une image directe du temps sous la forme du dédoublement du présent. Là j'ai pour la première fois une figure directe de la pensée, sous la forme de la complémentarité des niveaux de pensée - j'appelle niveaux de pensée, Bergson dit qu'à chaque fois je suis obligé de faire un nouveau circuit, et ce ne sont pas des métaphores, chaque fois un aspect de la réalité de plus en plus profond va surgir. La science de Fellini dans Amarcord où c'est tellement l'identité du présent avec son propre passé, c'est tellement ce que j'appelle une image-cristal où un passé est saisi non pas simplement en fonction du présent par rapport auquel il est passé, mais en fonction du présent qu'il a été. Donc, il ne nous donne pas l'ancien présent, ni non plus le souvenir par rapport à un nouveau présent, ce que j'appelle un cristal de temps, c'est qu'il nous donne le passé par rapport au présent que ce passé a été. D'où l'étrange vie où c'est comme si on voyait la chose à travers une boule de cristal.
Il y a certaines images de Rosselini qui sont typiquement ce schéma là. Il atteint à des images de la pensée directe. Chez Rosselini, qu'est-ce qui se passe ?
Constamment une pensée mise en demeure de constituer de nouveaux circuits, en fonction de nouveaux aspects de la réalité à découvrir (...) Cette fois-ci il faudrait parler de circuits de la pensée, et non plus de cristaux de temps. Et dans les circuits de la pensée, le corrélat de chaque circuit de la pensée c'est un aspect de la réalité. On a presque fini; revenons au cône. Ma figure I du cristal est passée dans la figure II du circuit, et maintenant il ne reste plus qu'à faire passer la figure II du circuit dans une dernière figure, la figure III. C'est évidemment celle du cône. Comment retrouver sur le cône mes lignes I, II, III et IV ? Faire autant de sections qui ne seront pas des sections d'images-souvenir, mais qui seront des sections régions du passé ou de la pensée. Là, j'aurais dans chaque région - Bergson n'aura pas de peine à montrer qu'il y a toute la pensée et tout le passé. Ce n'est donc pas des images-souvenir, ce n'est pas de la psychologie! Ce sont des régions d'être et de pensée. Vous voyez pourquoi ça enchaîne : là, j'avais les aspects de plus en plus profonds de la réalité, là, les circuits les plus profonds de la pensée. Et bien chacune de ces coupes c'est une région de pensée - être ou d'être -, pensée. Simplement, suivant la région dans laquelle vous vous installez, tel ou tel aspect prédomine. Il y a une infinité de coupes puisqu'elles ne préexistent pas; il faut les fabriquer. Chaque fois vous les fabriquez dans le cône. C'est très mouvant. Il faut mettre tout ça en mouvement. Tout comme les circuits, ils ne préexistent pas ...

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